Valeria Bruni-Tedeschi (French only)

Patrice Chéreau lui offre ses premiers grands rôles: Hôtel de France,” puis La Reine Margot” et “Ceux qui m’aiment prendront le train” en 1997. Avec Les Gens normaux n’ont rien d’exceptionnel,” elle obtient le César du Meilleur Espoir Féminin. Elle joue ensuite dans Oublie-moi” de Noémie Lvovsky, 5×2” de François Ozon en 2004, Crustacés et coquillages” d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau en 2005…

Sa première réalisation, Il est plus facile pour un chameau…,” décroche le Prix Delluc en 2003. Ses deux films suivants, “Actrices” (2007) et Un château en Italie” (2013) sont présentés à Cannes. En 2014, elle est à l’affiche, entre autres, de Saint Laurent” de Bertrand Bonello. Depuis, elle a joué dans Folles de joie,” “Ma loute”En 2018, sort son prochain film, “Les Estivants.”

“Fade to Her” discute avec elle au Festival des Arcs où elle a été invitée d’honneur et où elle a également été en masterclass avec Femmes de cinéma et a présenté quatre films qu’elle a sélectionnés.

 

 

 

Vos quatre long-métrages sont imbibés d’histoire familiale; les éléments de votre vie personnelle et la fiction sont entrelacés dans une espèce d’autofiction ou d’adaptation de votre vie.

Valeria Bruni-Tedeschi: Après, ça s’éloigne de ma vie; c’est une autobiographie imaginaire. On prend inspiration de ma vie et pas que – parce qu’on prend aussi inspiration de livres. Pour ce film, je me suis inspirée d’un livre de Siri Hustvedt qui s’appelle Un été sans hommes, et qui parle d’une femme qui est quittée et qui va aller en vacances sans le dire. Je me suis inspirée, bien évidemment, – le titre le dit – des Estivants de Gorki. On ne s’est pas inspirées que de la vie des gens autour de nous et de nous, mais aussi de choses qu’on a lues, qu’on a vues, et de films. Les personnages nous ont amenées là où ils voulaient, c’est-à-dire qu’après, ce n’est plus du tout une autobiographie, mais c’est une fiction tout simplement; une autobiographie imaginaire.

Combien y-a-t-il de vous dans chacun de vos rôles comme scénariste, actrice ou réalisatrice. Combien donnez-vous à chacun de ces personnages et, en même temps, aux personnages que vous interprétez dans les films?

V.B.-T.: Je reprends le titre de Pirandello, Un, personne et cent mille… On est tous ces gens-là et nous-mêmes. On est pleins de cent mille personnes et je pense que c’est ces cent mille personnes que j’essaye d’investiguer dans mon travail, dans mes différents personnages. C’est donc toujours moi, mais c’est un moi différent ou c’est une partie de moi différente. Je mets la lumière sur un endroit de moi-même ou je demande à un endroit de moi-même de se taire. C’est comme avec un piano où je dirais par exemple: “Les notes très aigües, je ne les joue pas; je ne joue que les notes graves.” Ou: “Je ne joue que les notes aigües!” Ou: “Je ne joue que trois notes.” Ou: “Je joue tout!” Ou: “Je prends un piano électrique.” Ou: “Je prends un orgue!” Enfin, à chaque fois, disons que c’est toujours moi-même mais avec des modifications pour investiguer différemment mon expérience d’être humain.

En parlant d’humains, les personnages dans vos films sont très humains; il n’y a pas de tabous, il n’y a pas de tricherie chez vous…

V.B.-T.: Merci! Je trouve que déjà dans la vie on a beaucoup de tabous, on triche… La base de la société est l’hypocrisie. Une société ne peut pas exister sans hypocrisie, donc on passe notre temps à être un peu hypocrite, à être bien élevé, à se contrôler, à ne pas être vrai au fond, parce que la vérité est impossible. D’ailleurs, les fous ce sont juste des gens qui sont très vrais, avec leurs impulsions, leur désirs, leurs fantômes, leurs fantasmes… Ce n’est pas que ça, mais, en tout cas, il y a un endroit où si on est totalement vrais, on nous prend pour des fous. Donc, on ne peut pas l’être; sinon, on ne fonctionne pas en société. Par contre, dans mon travail, cette vérité, elle a le droit d’être là. C’est comme si dans la planète du travail, il y avait d’autres lois que dans la planète de la société normale et ces lois ne sont pas du tout les mêmes et c’est pour cette raison que la vérité, au contraire, c’est une très bonne chose dans cette planète-là. L’impudeur, la honte sont très bien acceptées. Tout ce qui est honteux, tout ce qui est maladroit, c’est merveilleux, alors que dans la société, il faut être adroit. Dans la planète du travail, la maladresse, la timidité, la fragilité sont un peu comme dans la phrase de l’Évangile “Les derniers seront les premiers.” C’est comme si dans la planète du travail, les qualités les plus méprisées dans la société devenaient les plus importantes, les meilleures… C’est comme avant, il y avait le carnaval parce que c’etait une semaine pendant laquelle les gens pauvres devenaient les rois; la merde devenait de la poésie. C’etait la roue et les valeurs étaient donc totalement inversées. J’ai l’impression que la planète du travail a du merveilleux dans le fait que la vérité et la liberté deviennent les qualités les plus importantes…

Vous aimez vraiment vos personnages quand vous les écrivez.

V.B.-T.: Je pense que oui, mais même quand je ne les aime pas, je pense que je me trompe et que c’est une planète – toujours la planète du travail – dans laquelle si on n’aime pas les personnages qu’on a écrits, on va en prison. Le metteur-en-scène, s’il n’aime pas ses acteurs, il va en prison… Ici, c’est quand on vole et là-bas, c’est quand on n’aime pas!

Vos héroïnes sont souvent des femmes qui ont un lien avec le monde du spectacle et qui ont des doutes. Avez-vous vous-même ces doutes?

V.B.-T.: Oui, beaucoup. J’ai des doutes. Heureusement… Je pense que le doute fait partie intégrante du travail et quand il n’y a pas de doute, il faut vraiment s’inquiéter.

Vos femmes sont aussi des femmes réelles – celles que vous écrivez et celles que vous interprétez aussi.

V.B.-T.: Parfois, non. Parfois, il y a des scènes où je n’arrive pas à trouver la réalité, où c’est un peu des figures, où c’est un peu irréel et je suis écontente. On est mécontentes et on cherche la réalité…

Vous travaillez beaucoup avec Noémie Lvovsky. Pouvez-vous parler de cette collaboration?

V.B.-T.: Oui! Avec Noémie, c’est une grande amitié et une grande amitié de travail. J’ai commencé par jouer dans ses films et, après, on a travaillé sur des scénarios et, ensuite, elle a joué dans mes films. Mon travail est intimement mélangé à celui de Noémie, et nos imaginaires se mélangent aussi, se confrontent et s’affrontent parfois parce que, on n’a pas toujours la même vision des choses. C’est une grande réalisatrice. Elle a sa vision propre dans ses films que j’apprécie énormément et qui ne sont pas mes films et mes films ne sont pas ses films, mais on a une vie de travail ensemble.

Pouvez-vous parler de votre passage d’actrice à réalisatrice?

V.B.-T.: En fait, c’est toujours la même chose. Je fais des films en tant qu’actrice; j’écris en tant qu’actrice et puis aussi je pense que c’est toujours un peu le même travail. Acteur, faire des films, faire un documentaire… C’est toujours la même chose; c’est toujours chercher un peu la vérité et chercher à mettre en ordre un peu le chaos de la vie.

On parle beaucoup de femmes dans le cinéma aujourd’hui. Que pensez-vous de cette discussion?

V.B.-T.: Je ne suis pas très impliquée dans ce mouvement, je dois avouer, parce que peut-être que je n’ai pas eu d’expérience d’harcèlement. Quand j’étais jeune, j’étais très préservée de ça. Je ne me sens pas totalement impliquée dans ce mouvement mais je pense que c’est un mouvement qui fait du bien, qui fait avancer la société, qui aide les femmes aussi dans d’autres métiers, ce qui est très important. Par contre, ce que je trouve de terrible dans ce mouvement, c’est qu’il donne vie à un sentiment qui est l’envie de dénoncer, l’envie de tuer. Il y a des grands artistes, comme Woody Allen par example, qui est comme s’il etait nu… Je ne sais pas ce qu’on lui a fait, mais en tous cas, il y a des conséquences comme dans tous les mouvements un peu révolutionaires. Il y a des conséquences négatives et là, je trouve une conséquence qui est l’envie de dénoncer et l’envie de banir. Quand je regarde de l’extérieur, je trouve que ce n’est pas normal qu’il n’y ait pas assez de femmes dans le cinéma, mais c’est parce que pendent des siècles et des siècles, les femmes ont été évincées, mises de côté, baillonnées… On les a faites taire et on les a faites rester à la maison. C’est “normal” qu’elles aient mis du temps à exister parce qu’on les en a empêchées. Après, moi personnellement, je ne me sens pas lésée en tant que femme; je ne sens pas que j’ai plus de difficultés qu’un homme. Ce que je vois plus, c’est une plus grande difficulté pour une femme que pour un homme de veillir. Ça, je le vois. Ça je peux dire que je le ressens. Je trouve qu’un homme dans la société et dans le cinéma à plus forte raison est très bien accepté dans son vieillissement alors qu’une femme est un petit peu plus subtilement méprisée. C’est pour cette raison aussi que sans le faire exprès, j’ai eu un goût dans ce film que j’ai fait pour ne pas filmer des femmes jeunes, mais des femmes qui ne sont pas d’habitude en première ligne dans le cinéma…

Est-ce qu’il y a une réalisatrice qui vous inspire particulièrement et avec qui vous voudriez collaborer?

V.B.-T.: J’aime beaucoup Jane Campion. J’aimerai beaucoup travailler avec elle! Je l’aime beaucoup en tant que femme aussi; comme elle est, ce qu’elle dit…

Quels sont vos futurs projets?

V.B.-T.: Mes projets c’est de tourner dans un film de Dominik Moll et de faire du théâtre. Je serai dans une pièce qui ne va parler que de femmes et qui ne sera qu’avec des femmes sur scène. Elle s’appelle La trilogie de la vengence et le metteur-en-scène est Simon Stone. Ce sera au mois de mars au Théâtre de l’Odéon. Puis, je vais écrire un nouveau projet à nouveau avec Noémie Lvovsky et Agnès de Sacy.

 

 

Propos recueillis au Festival des Arcs 2018, et biographie prise du site du festival.

Tara Karajica

Tara Karajica is a Belgrade-based film critic and journalist. Her writings have appeared in "Indiewire," "Screen International," "Variety," "Little White Lies" and "Film New Europe," among many other media outlets, including the European Film Academy’s online magazine, "Close-up" and Eurimages. She is a member of the European Film Academy, the Online Film Critics Society and the Alliance of Women Film Journalists as well as the recipient of the 2014 Best Critic Award at the Altcine Action! Film Festival. In September 2016, she founded "Yellow Bread," a magazine dedicated entirely to short films, ranked among the 25 Top Short Film Blogs and Websites on the Planet in 2017. In February 2018, she launched "Fade to Her," a magazine about successful women working in Film and TV and in 2019, she was a member of the Jury of the European Shooting Stars (European Film Promotion). She is currently a programmer for live action shorts at PÖFF Shorts, Head of the Short Film Program and Live Action Shorts programmer at SEEFest and Narrative Features Programmer at the Durban International Film Festival. Tara is a regular at film festivals as a film critic, moderator and/or jury member.

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